La japonaise Tujiko Noriko vient de publier Hard Ni Sasete, deuxième
album pour le label autrichien Mego. Sur ce disque, elle décline
de nouvelles chansons pop espiègles et abstraites qui sont
en prise directe avec son univers atypique, mêlant poésie
intime et un sens peu commun de l'agencement sonore.
C'est en 1999 à
la fin d'un concert que Tujiko Noriko remet à l'Autrichien
Pita (Peter Rebherg) une démo contenant ses compostions.
Conquis, Mego, le label de celui-ci, publiera l'album Shojo Toshi
dès 2001. Sur ce disque entièrement enregistré
à la maison, on découvre une pop abstraite façonnée
à l'aide d'arrangements électroniques, de mélodies
cristallines, de beats distordus, de nappes fracturées, d'accents
de pop japonaise et d'éléments sonores provenant d'influences
toujours plus fertiles. Suit, le génial maxi I forgot the
title sorti durant l'été 2002, qui permet d'aborder
un autre versant de sa musique. Celui-ci regroupe quatre morceaux
(agrémentés d'un titre enregistré en live)
issus de son premier album, le rare Keshou To Heitai et fait l'objet
d'un traitement particulier dans l'approche pop. En propulsant ses
mélodies tonales dans des territoires inexplorés où
subsitent des lambeaux de musique asiatique traditionnelle, la japonaise,
qui reconnaît en Ryuichi Sakamoto une influence majeure, avait
créé dès son premier essai un alliage étincelant,
dont les orchestrations envoûtantes révèlent
un sens inouï de l'agencement sonore. Serti de cette voix au
ton presque enfantin, tantôt douce, tantôt séquencée
et plus rêche, l'ensemble faisait réellement merveille.
Pourtant, Tujiko Noriko explique avoir commencer à faire
de la musique " un peu par hasard. L'opportunité s'est
présentée lorsque mon copain a acheté un synthétiseur
durant l'été 1999. Ces titres ont été
réalisés à une époque où tout
était nouveau, je commençais à créer
mes propres morceaux de manière assez insouciante. Le matériel
avec lequel je travaillais à l'époque est le même
qu'aujourd'hui, c'est-à-dire synthétiseur et sampler,
à l'exception de l'ordinateur que j'ai acquis récemment
- en fait, je l'ai emprunté à un ami".
Au sujet de Hard Ni
Sasete son deuxième album pour Mego, elle insiste sur la
difficulté qu'elle a éprouvée pour achever
le disque : "Bien que j'aie procédé de façon
habituelle, l'élaboration fut parfois confuse. J'écrivais
les paroles en premier, ou alors je créais juste quelques
sons et, pour finir, une mélodie. Parfois, c'était
d'abord une mélodie et des sons de synthétiseur, puis
des samples que j'agençais au fur et à mesure. Certains
morceaux ont mis un temps considérable à être
assemblés. Je ne sais pas exactement ce qui prévalait
à la réalisation de l'album mais, aujourdhui, il m'arrive
de l'écouter et de l'apprécier. Sur scène,
je prends du plaisir à jouer certains morceaux." Le
fait que chaque sentiment du quotidien puisse être recueilli
sous forme de miniature, puis restitué tel un matériau
sonore afin d'être élaboré avec d'autres éléments
extérieurs pour finir par composer un morceau, relève
d'un processus créatif fondé en partie sur l'improvisation.
Incorporé à des inserts acoustiques et des sons digitaux
à l'intérieur de structures pop, il en résulte
des schèmas qui tendraient véritablement à
décomplexer le genre. Sur cet album à la fois plus
personnel, plus mature et plus introspectif, la voix de Noriko,
qui a gagné en assurance, semble désormais adopter
une position profondément expressive. Comme à l'écoute
des meilleurs chansons d'une célèbre Islandaise, l'auditeur
est littéralement enveloppé dans un univers sonore
procurant des sensations quasi tactiles.
Si l'on avance la question
de la barrière linguistique, qui peut se poser à l'écoute
de ses textes chantés la plupart du temps en japonais, Noriko
assure qu'il n'y a pas de stratégie, que tout se fait de
façon très spontanée : " Dans ma musique,
les choses sont trop inorganisées pour être volontairement
calculées. Si j'identifie un sentiment, et si j'ai l'impression
que ce qui s'y rapporte s'impose par le biais de l'anglais, alors
je n'hésite pas à utiliser cette langue. Je ne me
sens pas limitée par la signification d'un mot. Certes, la
plupart du temps, je chante en japonais, c'est la seule langue que
je connaisse bien et je l'aime vraiment. Peu de gens la comprennent
mais lorsqu'il arrive que certaines personnes saisissent le sens
d'un mot en m'écoutant chanter, ils semblent vraiment heureux…
Les thèmes que j'aborde dans Hard Ni Sasete sont assez variés
: un garçon-pingouin, ma mère (cf. le somptueux morceau
sea), un ange au bord de la mer, un robot et une showgirl au maquillage
grossier…". Quant à l'avenir de la japonaise récemment
installée à Paris, il comprend une multitude de projets
: en particulier une intervention sur le nouveau spectacle de la
compagnie de danse DACM, Stereotypie (avec Pita), une composition
pour un film de Thierry Jousse, et une collaboration (sur disque
comme sur scène) avec Aoki Takamasa de Silicom… Autant
d'occasions d'apprécier toute la singularité - qui
n'est pas le moindre des mystères - de cet univers musical.
(Frédéric Foreau)
Séléction
discographique
Shojo Toshi
, 2001 (Mego/Chronowax)
I forgot the title
maxi 12'' , 2002 (Mego/Chronowax)
Hard Ni Sasete
(Make Me Hard) , 2002 (Mego/Chronowax)
Article
paru dans la revue Mouvement/Octopus n°20
http://www.mouvement.net/
http://www.mego.at/
http://homepage.mac.com/tujikonoriko/
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